J’ai tout de suite su que je ne devais pas déplacer le coffret et ses lettres. Les raisons de cette évidence mirent du temps a venir à ma conscience. Il y avait d’abord l’état du coffret, vermoulu en hiver, poussiérieux en été, je le savais habité à la fois de micro mousses ou de fongus quand le temps virait au froid humide, et d’insectes, quand la chaleur et la sécheresse reprenait. Quelques mites commençaient aussi à attaquer le textile. Une substance huileuse avait traversé le couvercle et affecté toutes les enveloppes de la gauche du coffret rendant le papier translucide et avec quelques lettres écrites en double face.

Outre la fragilité du coffret, je pense que j’avais peur, quelque part, de l’imaginaire de toxicité répandu par la ville, qui avait déclarer cette cave infectée et condamné tout le bâtiment. Je voulais très clairement et très corporellement me relier a ces écrits, mais peut être que je voulais aussi les préserver d’une circulation incertaine, et pour eux et pour les habitant-e-s de l’île. Parfois, un label même injustifié de toxicité est un appel au soin, à l’écoute profonde, à l'intimité, plutôt que de les forcer à une exposition forcée.

Ce respect de l’intime m’amenait aussi dans un rapport de sacralité. Ce lieu a été si baffoué. Ce lieu comme sanctuaire de poésie. Ce lieu comme archipel de rencontres de courant, de chemins, cette île colonisée. Je ne veux plus prendre, m approprier. Je veux contempler et si ça sonne juste, devenir canal, passage, messager.e

Et puis je crois que j’ai trouvé là une excuse, une pratique, une raison secrète et ritualisée de visiter la passe, chaque nuit, quand les gardiens se reposent dans leur camion chauffé. Me glisser par la porte de derrière, celle du jardin abandonné, huiler les gonds qui ne grincent plus, passer par la vieille cuisine, monter les marches pour aller respirer et arroser les jasmins de jour et les jasmins de nuit, saluer les livres oubliés, de Miron, Desbien et Descharmes , et Louis Rielle, de Luki sii fi féministe québécois) et de (poète lesbienne). La filée. D’un univers clos au monde infini. Des ilots d’amour décoloniales. Me sentir accompagnée ; pas totalement mais enracinée; dans une histoire pas encore assez constellée; mais qui serpentait et cherchait déjà des sols plus diversifiés, des sous-sols, des nappes phréatiques, des ruisseaux enterrés, des étoiles attentives.

Admirer la salle de bain pleine de miroirs, ne pas allumer la lumière, ne pas apporter de lumière, sauf une lumière bleue, qui ne se reflète pas comme les autres, sur les parois, ne traverse pas les fenêtres couvertes de lierre. Me mettre un nouveau masque Dz1 sur le visage. Respirer profondément et sentir sa relative étanchéité. Descendre à la cave. M’installer, avec un thermos de thé noir, un petit banc, des gants, une couverte et une lampe frontale.

J’ai découvert que je pouvais écrire en blanc, sur papier noir, avec très peu de lumière bleue. Je voulais revenir. Encore et encore. Patiemment. Aimer la maison désertée. M’abreuver de ces récits étranges, échoués ici, ou cachés ici.

Je crois que la dernière raison qui me poussait à ne pas déplacer les récits était d’imaginer qu’il s’agissait d’un dépôt, convenu, attendu, et que qu’une personne choisie ou prévenue, allait revenir, les chercher, quand les conditions seraient réunies. Je ne savais jamais, si c etait moi, la personne attendue et s’il y avait quelqu’un d’autre, de plus légitime. Recopier ces récits a la main, un a un, allait me donner le temps de ressentir les méandres de cette questions, les possibilités d’usurpations ou de justesse de mon geste. Nuit après nuit page par page, pendant deux ans et demi.

Pendant cette période, j’ai découvert quelque chose d’étrange. Chaque récit consigné rejoignait quelque part mon subconscient et venait influencer, voir structurer certains de mes rêves. Je savais, au réveil, très clairement, quels rêves émanaient des récits du coffret et lesquels étaient les miens seuls. C est comme si, peu a peu, j’étais convié-e a une expérience collective, un monde aux sensibilités accrues, dans lequel il n’était pas facile d agir ou du moins, pas pour moi. Peut-être y étais-je invitée en témoin ? Témoin de quoi ? Pour qui et pourquoi? Que faire de ces rêves quand ils deviennent à la fois lucides mais immobilisateurs ? Quand nous n’avons pas de lieux , ni de bouche ni d’oreilles de partage ?

Comment faire la part de nos rêves et de nos visions , de nos affaires personnelles et de ce qui concerne le corps collectif?

Dans son livre, Shaman, Galsan TChinag partage toute la subtilité d’une tradition Tsua (en Mongolie). Les rêves personnels ne doivent pas etre partagés, mais chuchotés au creux d une pierre, à moins qu’il ne s’agisse d’une vision de importance pour l avenir du groupe, à partager absolument.